Mimetic Images 
Hypertelism vertigo


A l’époque où je me posais la question de représenter quelque chose, j’avais alors 18-19 ans.

J’ai commencé à photographier mon petit frère durant de longues séances, dans un univers emprunté à Klimt et à Schiele (espace plan, néantique, envahi par l’abstraction ou le vide)
Très vite je me suis lassée car la pléthore de mes décors surchargés de tentures exotiques. et la panoplie de voiles utilisés sur mon frère, me demandait de passer à la question n°1 
Suis-je au monde?
Est-ce que je vis?
Serais-je morte?
Puis-je faire semblant d’être morte?
Toutes sortes de questions liées, je pense, à mon besoin de trouver quelque chose qui me retienne, touche, émeuve dans cette vie que je trouvais triste et ennuyeuse.
Un jour m’est venu l’idée d’utiliser le déclencheur souple de l’appareil, et là, tac, j’ai connecté avec quelque chose de vivant.
C’était un espace temporel et physique qui m’était ouvert pour quelques secondes de shooting, et après j’avais le négatif de cette seconde d’absolu.
A l’époque il n’y avait pas de digital et je travaillais en B&W.
Comme je n’avais pas d’argent, je dépensais un film de 32 poses sur un temps assez long (3 semaines) Sur ce film il y avait environ 20 très bonnes photos, du concentré de travail, de mise en scène, d’effort intelectuel et moral.
J’avais saisi que mon cerveau allait trop vite par rapport à mon corps.
Les contraintes difficiles du B&W (développement, tirage, etc..... en chambre de bonne à Paris) déposaient mon corps face à ma pensée.
Comme chaque négatif a un numéro et une référence, là mon corps était sur le corps du négatif, et en même temps il y avait, fusionnés, la pensée, le désir de cette mise en scène du corps, de telle ou telle émotion du corps et du visage.
A partir de là les choses ont commencé.
Inconsciemment j’ai écris une histoire de “moi” en négatifs, avec en même temps un dépeçage méticuleux de toutes les couches de non-moi.
Cela veut dire que je ne me sentais pas être, donc je représentais tout ce que je pensais pouvoir être: une morte, une déesse figée, une fée maudite, une sorte de elfe, toutes sortes de manifestations spirituelles du corps, de l’être.
Et donc en même temps j’ai commencé à maigrir (j’étais déjà très mince); ce fut une métaphore de l’acte de création: à savoir chercher la vérité toute nue, ou mettre à nu la vérité.
Dans la vie tout me semblait faux et instable.
En mettant mon corps sous tutelle de la starvation, je maîtrisais au moins cette auto-privation délibérée.
Par cela je peux dire que cette photo-là joua le rôle de reportage “National géographic” du corps, du visage et des gestes, signes, rituels, obcessions, angoisses, fixations, coutumes......
Cela m’a permise de dessiner une femme en proie au problème identitaire.
L’anorexie est un levier, le trouble de l’identité est déjà là.
Avec ou sans anorexie, reste toujours la question de “qu’est ce que je vaux franchement?”.
Dire que la photo m’a sauvée  provisoirement, est à peu près juste.
Néanmoins quand je fus “guérie” en 1985, j’avais toujours les mêmes questions existencielles, je dirais même, encore davantage.
Curieusement avec la “guérison “ de mon corps, je stoppais la photo pendant environ 8-10 ans, période pendant laquelle j’ai fait de la pub, de la mode.
En même temps je découvrais un goût très prononcé pour le danger (pendant ces années là je me suis mise terriblement en péril physique et moral; non dans la drogue mais dans des situations extrêmes face à la mort. 

2- Si je n’avais pas été anorexique, je n’aurais pas été moi.

Mes photographies sont par ailleurs une réflexion sur l’universel, et mon corps ne m’intéresse pas en chair et en os. je dirais plutôt que son statut éphémère m’angoisse indéniablement.
Ce qui me passionne, ce sont les gestes, les codes, les signes du language du corps et de son esprit..
L’entité corps m’emmène inexorablement vers son usure et sa fin.
C’est. pourquoi, il n’a de sens que s’il parle.
Concernant le Camouflage, mimétisme hypertélique, qui relève de la Tentation de St Antoine (sorte de glissement de l’âme par le corps vers la mort délivrante), il s’agit d’un vertige de manifestation de l’être.
En + simple, Je me posais la question de la représentation de l’être et du corps humain. S’afficher comme entité identitaire ne me concernait pas car je n’étais pas encore née à moi même.
Par hasard et par chance, j’avais vu une exposition de Veruschka Von Lehndorff  et Hölger Trülzsch au centre Américain à Paris.
Les séries ”Oxydationen” de 1978. (photographies trompe l’oeil montrant la transformation de Veruschka Lehndorff en mur de pierres) m’avaient extrêmement troublée. Quant à l’analyse de ce travail capital, il était sûr que je tombais en plein dans mon sujet: la déconstruction (à risque) de l’identité dans la recherche appliquée et scientifique de la représentation de l’humain.
Veruschka avait fait un pas de géant dans son oeuvre, démontrant son ability à se fondre et se transformer en la matière même de son contexte donné.
Et par là même posait la question fondamental:e “est-ce que j’existe au moins?”
“Except in those brief Kafkaesque transitions between sleep and waking, from moment to moment we usually “know” who we are”.
J’avais adoré ces mots.

Par ailleurs j’avais été très marquée par l’oeuvre de Julia Margareth Cameron, qui elle, énonçait une autre sorte de vérité: Pour palper une seconde de l’être humain, il fallait déguiser l’humain, le mettre en scène de manière sacrée et mythique, et par là, capter le détail, l’erreur qui était justement, l’être caché.
Effectivement par mes expériences photographiques, je constatais que se perdre dans un décor en venait à se montrer , car tout camouflage induisait un autre, censé, détecter, chercher., regarder.
Cet énoncé “on n’existe que si l’on est regardé, pas seulement vu”.
J’ai par la suite déplacé le camouflage naturaliste vers un camouflage symbolique ( me peindre en noir sur un fond noir métaphore du néant ou du deuil ou de la nuit ou de l’invisible....) puis d’autres combinaisons (blanc sur blanc..... mais toutjours avec le risque de se perdre dans le language et ses signes.
Ne jamais maîtriser le language, jouer avec; le sentir échapper, jouir de sa maniabilité et de son éternelle mitose, méïose.



 Dans les années 80 le corps de l’anorexique était de l’ordre de l’ignoré, le sans nom, le rien, pas vu, pas regardé, horrible.
Il y avait le spectre de l’holocauste comme toujours aujourd’hui avec le génocide de Srebrenica en 95 et bien d’autres.
Les corps des massgraves découvert au long de l’histoire humaine répétaient toujours cette violence de l’homme sur l’homme.
Le cadavre devenait sacré, une vérité en soi.
Un second spectre plus confortant était la momie des pharaons, le corps embaumé, décharné mais éternellement conservé.
Quelque part j’étais rassurée par le statut des momies qui ne pourriraient pas,car assainies à la base de leur chair, organes tuyauteux, sang, lymphe.....

A l’époque des années 80, je baignais dans les images cinématographiques des années 60 avec les visages féminins aux yeux de biches, les silhouettes maigres des models d’Avedon de 1945, Irving Penn, Erwin Blumenfeld.
C’était extrêmement fort.
Un design mental et physique.
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