La Maison du Berger
A Eva
I
•[...]
•Pars courageusement, laisse toutes les villes ;
•Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin ;
•Du haut de nos pensers vois les cités serviles
•Comme les rocs fatals de l'esclavage humain.
•Les grands bois et les champs sont de vastes asiles,
•Libres comme la mer autour des sombres îles.
•Marche à travers les champs une fleur à la main. La Nature t'attend dans un silence austère ;
L'herbe élève à tes pieds son nuage des soirs,
Et le soupir d'adieu du soleil à la terre
Balance les beaux lis comme des encensoirs.
La forêt a voilé ses colonnes profondes,
La montagne se cache, et sur les pâles ondes
Le saule a suspendu ses chastes reposoirs.
Le crépuscule ami s'endort dans la vallée,
Sur l'herbe d'émeraude et sur l'or du gazon,
Sous les timides joncs de la source isolée
Et sous le bois rêveur qui tremble à l'horizon,
Se balance en fuyant dans les grappes sauvages,
Jette son manteau gris sur le bord des rivages,
Et des fleurs de la nuit entr'ouvre la prison.
Le Rêve
Le vieux Cèdre sur le Mont Liban
III
[...]
Elle me dit : « Je suis l'impassible théâtre
Que ne peut remuer le pied de ses acteurs.
Mes marches d'émeraude et mes parvis d'albâtre,
Mes colonnes de marbre ont les dieux Pour sculpteurs.
Je n'entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine
Je sens passer sur moi la comédie humaine
Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.
Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,
A côté des fourmis les populations ;
Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,
J'ignore en les portant les noms des nations.
On me dit une mère, et je suis une tombe,
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,
Mon printemps ne sent pas vos adorations.
Avant vous, j'étais belle et toujours parfumée,
J'abandonnais au vent mes cheveux tout entiers :
Je suivais dans les cieux ma route accoutumée,
sur l'axe harmonieux des divins balanciers,
Après vous, traversant l'espace où tout s'élance,
J'irai seule et sereine, en un chaste silence
Je fendrai l'air du front et de mes seins altiers. »
[...]
Vivez, froide Nature, et revivez sans cesse
Sous nos pieds, sur nos fronts, puisque c’est votre loi;
Vivez et dédaignez, si vous êtes déesse,
L’homme, humble passager, qui dut vous être un roi;
Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines,
J’aime la majesté des souffrances humaines;
Vous ne recevrez pas un cri d’amour de moi.
Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente,
Rêver sur mon épaule, en y posant ton front?
Viens du paisible seuil de la maison roulante
Voir ceux qui sont passés et ceux qui passeront.
Tous les tableaux humains qu’un Esprit pur m’apporte
S’animeront pour toi quand devant notre porte
Les grands pays muets longuement s’étendront.
Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre
Sur cette terre ingrate où les morts où les morts ont passé;
Nous nous parlerons d’eux à l’heure où tout est sombre,
Où tu te plais à suivre un chemin effacé,
A rêver, appuyée aux branches incertaines,
Pleurant comme Diane au bord de ses fontaines,
Ton amour taciturne et toujours menacé.
Classiques et Romantiques

